« Heureux
les pauvres de cœur… »
Déconcertantes béatitudes!
N’est-ce pas une drôle de coïncidence que d’entendre en
assemblée ces béatitudes au moment où se tiennent à New
York et à Porto Allegre des forums mondiaux, aux visions fort différentes
et qui tentent, par des voies tout aussi différentes, d’améliorer
le sort de notre monde? Aux deux endroits, les pauvres sont présents,
le désir de justice aussi, du moins je l’espère, mais là encore
de façon différente. Les deux forums sont nécessaires, s’appellent
mutuellement et ont besoin d’être interpellés. C’est
le reflet de notre monde actuel. Se pourrait-il qu’un certain esprit, inspiré par
l’Évangile, puisse être au rendez-vous de ces événements?
Souhaitons-le. C’est en portant en mémoire ces événements
que j’entends et que nous entendons ce midi les béatitudes.
Je veux bien
l’avouer, plus je relis ce passage des béatitudes,
plus ces béatitudes m’apparaissent déconcertantes. Leurs
formulations frappent l’imagination. Espérons qu’elles atteignent
aussi le cœur. Leur écho résonne de façon bien surprenante
dans un monde qui propose des modèles de bonheur trop souvent aux antipodes
de l’Évangile. On ne sait trop quoi en penser et comment les retourner.
D’ailleurs, on essaie de les rendre de toutes sortes de façons : « heureux
les pauvres; en marche les pauvres; quel bonheur! joie de ceux qui sont à bout
de souffle… » Autant de façons pour tenter de rendre compte
de ce renversement en plein coeur de nos vies. C’est un peu le monde à l’envers.
Pourquoi serais-je pauvre dans un monde riche? Pourquoi être doux dans
un monde où la force et la puissance dominent? Pourtant, heureuse faim
et heureuse soif de justice, car, en elles, apparaissent en creux dès
maintenant le Royaume à venir. Ce sont dans ces creux, le plus souvent
vécus dans la souffrance, que se jouent la vie et la mort, le bonheur
et le malheur. Jésus avait appris cela en vivant, comme nous. Les béatitudes
sont le reflet de ce qu’il a cherché à vivre, dans son monde,
dans sa culture, dans son temps. C’est son parcours de vie. C’est
ce qui l’avait frappé le plus dans ses rencontres avec des femmes
et des hommes aux prises avec un creux de vie. C’est ce qu’il voyait également
du côté de Dieu. C’est au meilleur de nous-mêmes que
ces béatitudes font appel.
Parce qu’il proclame que la vie est dans la pauvreté du cœur,
dans la douceur, Jésus n’apparaît pas pour autant comme un
faible, un passif. Il a appris d’expérience que la force, la puissance,
la guerre, la colère, cela ne fonctionnaient pas et que ces attitudes
finissent toujours par la domination, sinon par écraser le plus petit.
Cela ne fonde pas une humanité nouvelle. Pas plus de son temps que de
notre temps. Sa vie fut un défi pour le monde de l’avoir et du pouvoir.
L’interrogation est constante; elle était valable au temps de Jésus
comme elle l’est encore aujourd’hui pour nous. Pourquoi privilégier
ces valeurs plutôt que d’autres? Il s’est rendu compte que
la pauvreté du cœur, la douceur, la pratique de la justice, autant
d’attitudes
et de valeurs qui sont plus fortes que toute violence faite à la vie,
faite aux plus petits.
Heureux les pauvres
en esprit. Qui sont ils? Ce sont ces femmes, ces hommes, ces jeunes aussi,
qui se rendent
compte
qu’ils ou elles ont tout à apprendre,
qui sont ouverts à Dieu, mais aussi à ce que la vie leur apprend
et qui ne s’enferment pas, qui ne s’arrêtent pas en chemin.
Ce sont ces personnes qui, à cause d’une qualité de transparence
et de présence à eux-mêmes et aux autres, sont assoiffées
de justice, qui ont une vie ajustée, qui cherchent ce qui est juste et
qui apprennent de la vie et des personnes et du Dieu de Jésus, je l’espère,
qu’il y a un temps pour parler, un temps pour agir, un temps pour se
taire…
Leur cœur est pur, car ils vont droit à l’essentiel de la vie,
au cœur de la vie et quand cela n’arrive pas chez eux et chez les
autres, ils en sont affligés; ils soufffrent du manque. Ils savent que
la force n’a rien donné, la puissance non plus, si ce n’est
que pour abrutir les autres. Ils croient que la douceur est plus forte que la
violence, et ils ne figent personne dans son présent. Ces êtres
de béatitudes, ce sont des êtres dynamiques, forts de leur faiblesse
même et de la pureté de leur regard et de leurs gestes. Ils
sont humbles. Ils sont en marche, des nomades de la vie.
Ces
femmes et ces hommes des béatitudes ne se sont pas laissés abîmer
par la richesse; ils sont restés libres, disponibles, nomades de
la vie et nomade de Dieu et du sens. Comme Jésus, ils ne prennent
pas leur parti des malheurs et de la misère des autres, mais restent
solidaires,
prennent une part active dans la recherche de justice et de paix.
Jésus fut de cette trempe. On en rencontre de ces femmes et de ces hommes,
de ces jeunes aussi, dans notre communauté et ils sont nombreux. Heureux
sommes-nous de les côtoyer; ces personnes nous remettent souvent en route;
elles ne le savent pas; nous nous en apercevons souvent plus tard. Leur regard,
un geste nous aura atteint au détour de la vie. Nous en sommes marqués
pour le meilleur.
Oui, de tous
les chemins empruntés, le chemin des béatitudes est
le plus long, le long chemin des béatitudes, le seul qui fasse vivre et
qui ressemble au Royaume. En fait, à quel Dieu pensons-nous quand nous écoutons
les béatitudes? À quelle sorte d’humanité présente
et à venir pensons-nous? Quelle humanité voulons-nous construire?
Nous nous le
redirons dans l’eucharistie, en rendant grâce et en
refaisant ce geste de partage : prendre un peu de pain et de vin en mémoire
de Lui, pour le partager avec d’autres. Là, l’esprit des béatitudes
peut nous atteindre en pleine vie.