Présence
et soif
Ils
ont soif ces fils d’Israël. A peine sortis d’Égypte,
ils se retrouvent au désert. Ce n’est pas du tout ce qu’ils
avaient souhaité et rêvé. Ils se rendent vite compte que
la liberté retrouvée a un prix; la liberté, ça se
gagne, ça se construit. Ils sont en route, en plein désert, lieu
du jeûne, de la soif, lieu de tous les fantasmes, de toutes les colères
de toutes les remises en question, lieu de la recherche de la paix et
de
la
vie.
Lieu aussi où on ne peut éviter la question de Dieu. Les êtres
humains sont toujours les mêmes à des millénaires de distance.
Leurs réactions pourraient bien être aussi nos réactions
dans une situation semblable. On le sait, cette expérience de la soif
est présente tout au long de l’histoire de l’humanté :
combien de fois le jeu de la vie et de la mort ne s’est-il pas joué autour
des points d’eau. Il en est très souvent encore ainsi de nos jours
pour beaucoup de monde, même si, dans notre pays, nous ne nous en rendons
pas compte au quotidien de notre vie. On sait que notre planète est plus
que jamais touchée par ce problème d’eau qui étanche
vraiment la soif des peuples. Bientôt, la planète sera divisée
entre les peuples qui ont accès à l’eau, et ceux qui n’y
ont pas accès.
Les
fils d’Israël, à peine sortis d’Égypte ont
réclamé de l’eau. À travers Moïse, ils accusent
Dieu de les laisser mourir. Moïse demande au Seigneur de donner de l’eau;
il frappe sur le rocher; le peuple assoiffé est rassasié. Plus
près de nous, je dis plus près de nous, parce que nous connaissons
cette histoire par cœur, nous rencontrerons une fille de Samarie — on
la connaît comme LA Samaritaine. Nous en écouterons le récit.
Cette femme a soif, elle aussi. En allant au puits chercher de l’eau, elle
est interpellée par un homme, un juif, — les juifs n’ont pas particulièrement
d’estime envers les samaritains — , vieux contentieux raciste qui demeure.
Jésus lui demande à boire et l’on connaît le reste
de l’histoire, l’étonnante conversation, le puissant renversement,
des images de Dieu qui surgissent au hasard de la conversation, et se dessinent.
C’est à partir d’une soif, tout simplement de rester en vie,
et dans une sorte de cri de dernier recours que les fils d’Israël
ont mis Dieu au défi en se posant la question : « Le Seigneur est-il
vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas? » Question qui
reste certainement encore la nôtre aujourd’hui et il en sera de même
demain et après-demain.
Autant
pour les fils d’Israël que pour la samaritaine, c’est
d’abord d’une soif de vivre dont il s’agit. On ose poser
la question : à quoi ressemblent nos soifs de vivre aujourd’hui?
Quelles sont les soifs qui pourraient nous révéler d’abord à nous–mêmes,
ensuite aux autres, la présence de Dieu au milieu de notre monde? Cette
question est-elle vraiment présente aujourd’hui, même chez
les croyantes et les croyantes? Où trouver aujourd’hui le rocher
du mont Horeb? Où sont les puits de Jacob dans notre société,
dans notre ville, dans notre Église, qui pourraient nous aider à garder
présente la question : « Le Seigneur est-il vraiment présent
au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas? » Et si nous trouvons
un puits sur nos routes, avons-nous de quoi puiser? J’ai assez d’espérance
pour me répondre à moi-même : bien sûr, qu’il
s’en trouve de ces lieux, de ces temps où souvent, par hasard,
les rencontres se vivent et changent nos vies, tels de moments de transfiguration.
Souvent cela se passe dans de rencontres simples, près de nos vies de
nos besoins et de nos désirs les plus forts. Tenez, pas plus tard que
mardi dernier, j’avais été invité, — nous étions
cinq personnes de cette communauté — à un atelier de travail
autour des communautés chrétiennes de base. Ce fut pour moi une
grande surprise de constater qu’il existait encore de ces communautés,
dont on parle trop peu, de ces groupes de base, groupes discrets, mais qui
portent des interrogations significatives sur nos soifs de vivre et de vivre
dans la
mouvance de l’Évangile. Ce fut une sorte de puits de Jacob, lieu
d’interpellation; cela ressemblait au cri des fils d’Israel: nous
ne voulons pas mourir de soif; le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous?
La
samaritaine a rencontré Jésus dans un moment on ne peut plus
quotidien de sa vie : aller puiser de l’eau. Il fut question de soif, de
fatigue, de deuil. Peu à peu, cette femme a fini par découvrir
qu’elle existait pour quelqu’un et Jésus la réconcilie
avec les incohérences de sa vie. Elle n’en aura jamais fini avec
sa soif de vivre et avec sa recherche de la présence de Dieu.
A
travers nos soifs et nos déserts, à travers nos bouts de chemin
parcourus pour trouver la liberté, cette question : « le
Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, ou bien n’y est-il pas? » me
semble se poser de plus en plus dans la seule intimité des individus;
mais nos collectivités nos assemblées sont-elles encore animées
par cette question? Nous devons être les veilleurs pour garder cette
question vivante, présente à la conscience de notre culture et
de notre foi.
Les
attitudes revendicatrices et la question posée par les fils d’Israël,
ce sont aussi les nôtres : le besoin de reconnaissance de la samaritaine
nous ressemble tellement, par-delà des siècles. L’expérience
humaine est toujours la même. Comme les fils d’Israel, comme la femme
de Samarie, il importe de devenir des gens d’ouverture, des chercheurs,
ne pas rester en chemin, ne pas s’installer.
Ce
récit, nous le connaissons par cœur, mais essayons ce midi, en
assemblée, d’entendre ce qu’on n’a pas encore entendu;
laissons-le entrer dans nos vies, pour y faire son chemin et nous révéler à nous-même
et peut-être nous aider, à travers toutes nos soifs. à garder
comme des vigiles cette question si vieille, que tous les croyants de toutes
traditions sont amenés un moment ou l’autre de leur vie à se
poser comme le font les Fils d’Israël, comme le fait, à sa
façon, la samaritaine : « Le Seigneur est-il vraiment au milieu de
nous, ou bien n’y est-il pas? » Écoutons ce grand récit
d’une simple rencontre, si émouvante, autour d’un puits
si bien connu.