La moisson est abondante
Des
foules fatiguées et abattues. Et le regard
de Jésus sur ces foules. Un regard de pitié, est-il dit. De pitié,
mais pas d’apitoiement. La pitié qui pousse à se mettre à l’œuvre.
Avec ce regard de cette pitié-là, on s’attend presque à un
miracle de la part de Jésus, à la manière d’une
guérison en présence d’un malade, ou des pains multipliés
pour que tous puissent manger. Un geste ou une parole qui soulagerait la fatigue,
ferait sortir de l’abattement. Mais non; c’est vers ses disciples,
ceux qui se sont déjà attachés à lui, qu’il
se tourne : La moisson est abondante, leur dit-il. Un premier étonnement
en entendant cette parole : La moisson est abondante; qui résonne
comme un paradoxe. Jésus ne dit pas aux disciples : « Voyez
ces foules qui sont comme le champ du Seigneur; allez semer la bonne parole,
faites-leur
entendre la Bonne Nouvelle, et bientôt viendra le temps de la moisson ».
Non; déjà la foule fatiguée et abattue est la moisson
abondante en attente d’ouvriers.
Et
puis un deuxième paradoxe : Priez le maître de la moisson
d’envoyer
des ouvriers pour la moisson. Priez, dit-il, et du même coup, sans attendre
la réponse à la prière, il se met à l’œuvre,
il choisit des ouvriers, leur donne des consignes, les envoie au travail de
la moisson. Sans doute, ces disciples n’étaient pas tellement
différents de ces foules. Ils se sont mis en route avec Jésus
parce qu’ils connaissaient eux-mêmes la fatigue et l’abattement,
qu’ils attendaient de lui le geste et la parole qui guériraient.
Et voilà que Jésus leur dit : « Vous êtes entrés
dans mon alliance, partagez donc le même regard que moi; voyez l’abondance
de la moisson; priez, oui priez, c’est la première consigne que
je vous donne, mais en même temps et du même coup, travaillez à la
moisson ».
Comme
tout cela est proche de nous, et combien ce texte d’Évangile,
si déroutant et étonnant soit-il, nous concerne! Des foules fatiguées
et abattues, semblables à un troupeau abandonné, sans berger
pour le guider, pour prendre soin de lui. C’est notre monde inquiet,
troublé, laissé à sa propre détresse, livré à ses
propres violences, à cette sorte d’instinct de survie où ne
compte plus que le moyen de s’en sortir chacun pour soi, sans souci de
l’autre. Un monde dont nous sommes, qui est en nous. Toutes nos fatigues
et nos abattements. Comme il nous devient nécessaire le regard de pitié de
Jésus posé sur nous. Et voici qu’il nous dit : La
moisson est abondante. Alors que nous serions tentés de ne plus désirer
que d’être pris en charge, de ne plus désirer qu’un
Messie, un sauveur qui nous sortirait d’une condition que l’on
croit souvent condamnée et sans issue, voici que le Sauveur vient et
il nous dit : La moisson est abondante. Non pas pour nous consoler en
nous invitant à une sorte de contemplation béate qui ferait paraître
tout beau et achevé, mais pour faire de nous des ouvriers de la moisson.
Avec une première consigne : Priez. Comme pour être bien
ancré dans
l’Alliance avec Dieu qui donne tout gratuitement mais nous laisse le
soin de savoir reconnaître ses dons; comme pour bien partager la regard
de Jésus qui voit le besoin et conduit à organiser la moisson.
Et un autre paradoxe apparaît quand nous recevons ce texte d’Évangile :
nous voyons l’abondance de la moisson, nous sommes de cette moisson
et, encore, nous sommes les ouvriers de la moisson. Voilà bien l’Alliance
avec Dieu. Il donne, mais il ne fait pas de nous des bénéficiaires
oisifs. Une Alliance où nous devenons, à la manière de
Dieu, des créateurs et des donateurs : « Vous avez reçu
gratuitement et maintenant vous pouvez donner gratuitement ». Une Alliance
qui fait entrer au Royaume de la Bonne Nouvelle, dans le dessein de bonheur
de Dieu pour nous.
Faut-il cependant que ce Royaume
ne soit que spirituel? Ne s’agit-il
ici que d’une Bonne Nouvelle à annoncer à des âmes
et des esprits qui se peuvent convertir à une cause pour Dieu dans l’au-delà du
temps? Oui, il y a dans l’action et la parole de Jésus une réponse
aux fatigues et aux abattements des chercheurs et chercheuses de dépassement
d’une condition terrestre trop étroite, trop fermée par
des horizons de survie matérielle. Tous les appels à un surplus
d’âme, toutes les aventures vécues ensemble de recherche
de Dieu, de spiritualités qui donnent sens, sont en ce texte. Mais,
tout l’Évangile le proclame, le bonheur de Dieu pour nous, il
est d’abord de cette terre et de ce temps. La moisson est, maintenant,
abondante qui peut nourrir la faim et toutes les faims des peuples, si on s’en
fait les ouvriers. On ne peut garder pour soi seul des domaines fermés
aux autres. On ne peut pas recevoir gratuitement de Dieu une terre dont on
pourrait abuser pour la satisfaction de privilégiés et pour un
temps bref, sans se soucier des autres et de ceux qui ont faim, qui n’ont
rien; sans se soucier d’assurer des lendemains à cette terre.
Il nous a été donné une moisson abondante et nous sommes
désormais les ouvriers de cette abondance. Les soucis écologiques,
les actions entreprises pour préserver des exploitations et des manipulations
qui ne laissent à tant de peuples que des terres brûlées
et qui condamnent l’avenir, ne sont pas étrangers à l’Évangile.
Il en va de notre partage du regard de pitié de Jésus sur la
fatigue des foules; il en va de l’appel de Jésus qui fait de nous
les ouvriers de la moisson. Ce n’est qu’à ce prix de nos
consentements et de nos engagements à la vie de la terre et au bonheur
des humains que prend vraiment sens notre proclamation de la venue et de la
proximité du Royaume des cieux.
Le
message évangélique de ce matin se conclut par le rappel que
le travail des moissonneurs est long, sans cesse à reprendre; qu’il
doit prévoir des stratégies, des étapes. On ne peut tout
faire, partout, en même temps. Mais ce qui doit avant tout retenir notre
attention, c’est ce regard de Jésus sur notre monde qui de tout
temps est fatigué et abattu. Un regard qui ne renonce pas, mais qui
fait proclamer : La moisson est abondante! Et puis en même temps
ce rappel de l’Alliance : Vous avez reçu gratuitement; donnez gratuitement.