Dans une de mes lectures de vacances, j’ai trouvé une expression que je trouve pertinente de rappeler en ce début d’homélie. L’auteur disait que pour nos contemporains, l’aliénation consistait en l’idolâtrie. Et il ne s’agissait pas d’un théologien intégriste, susceptible de positions rétrogrades, mais d’un psychologue très largement lu : Erich Fromm. Alors que nous avions tous appris de la bouche ou de la plume de K. Marx que l’aliénation était une forme d’oppression, parfois sinon souvent religieuse, qui nous empêche d’être nous-mêmes, voici que je trouve un auteur tout à fait dans le vent qui dit que l’aliénation s’identifierait à l’idolâtrie. De quoi s’agit-il et en quoi cela peut-il profiter à l’homélie de ce matin?

Si j’ai compris quelque chose aux propos de Fromm, l’idolâtrie signifie pour lui ce qu’elle a la plupart du temps signifié dans le passé, c’est-à-dire l’attachement à des faux dieux. On sait comment les prophètes du premier testament se sont évertués à dénoncer l’idolâtrie du peuple d’Israël pour le détourner des faux dieux et le consacrer dans sa foi monothéiste. Il y a encore de cela dans l’affirmation de Fromm. En disant que l’aliénation actuelle signifie souvent un attachement à l’idolâtrie, il reprend l’idée qu’il y a des êtres qui ne sont pas dieux et que l’on traite comme le vrai Dieu. Mais vous devinez aussi une petite différence. Au temps de la première alliance, les prophètes dénonçaient aux yeux des enfants du peuple choisi ceux que les autres peuples appelaient à tort des dieux. Ils se permettaient même de se moquer de ces pseudo-dieux, comme le fera Élie dans une célèbre rencontre avec les prêtres de Baal. Mais d’une certaine façon, la dénonciation des faux dieux était aussi une remise en question de la foi des autres : ils croyaient à des faux dieux, parce qu’ils n’étaient pas du peuple choisi et que, d’une certaine manière, ils ne pouvaient pas faire mieux dans leur quête de Dieu. Autrement dit, ces idolâtres l’étaient presque par ignorance et c’est ce voile d’ignorance que les prophètes d’Israël voulaient lever. Mais l’idolâtrie que dénonce Fromm comme étant l’aliénation contemporaine consisterait à ses yeux à accorder à certaines réalités, l’économie par exemple, la place de Dieu. Il ne s’agit plus seulement de se tourner vers de faux dieux, mais surtout d’accorder une place divine à des réalités terrestres et humaines et ce, alors même qu’on se dira par ailleurs incroyant. L’idolâtrie dénoncée par Fromm consisterait à rendre à des réalités non divines un culte et un respect indus. Un détournement du mouvement de foi en lui-même et pas seulement dans son objet.

En quoi cela peut-il nous aider à comprendre l’évangile de ce matin et à nous le rendre parlant pour notre propre expérience de foi? Il me semble, mais je peux me tromper et il y aura bien quelqu’un pour le montrer après la célébration, si cela s’avère nécessaire, que la rencontre de Jésus avec la Cananéenne illustre le passage de l’idolâtrie des prophètes d’autrefois à celle dont nous parle Fromm. Je m’explique.

Quand Jésus répond à l’insistance de ses disciples en disant : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdus de la maison d’Israël », il ne fait que reprendre l’attitude et le comportement recommandés par les prophètes du premier testament. Il dit à sa manière qu’il n’a rien à voir avec cette mécréante, avec cette fille d’une religion étrangère et fausse. Mais il va être dépouillé de son assurance de bon croyant par la réponse insistante de la Cananéenne. Quand il lui dira qu’il ne convient pas de donner aux chiens le pain prévu pour les enfants, elle lui répondra, dans une image qui anticipe le discours actuel en faveur des droits des animaux, que les chiens ont quand même le droit de manger les miettes qui tombent de la table. Et là Jésus va comprendre et se convertir.

Le mot n’est pas trop fort. C’est vraiment une conversion que Jésus va vivre. Car sa réponse suivante ne portera plus sur les erreurs présumées de la foi de la Cananéenne, mais sur la grandeur de cette foi. Comme si Jésus reconnaissait que, contrairement à ce que ses frères dans la foi maintenaient, que le geste de foi, que le mouvement de foi, dans sa vérité et sa sincérité est plus grand et plus important que le discours que l’on construit pour dire à qui ou à quoi on croit. Je dirais que Jésus passe de la compréhension juive de l’idolâtrie à une compréhension plus contemporaine de l’idolâtrie et que c’est pour cela qu’il ne peut plus dénoncer la pseudo-idolâtrie de la Cananéenne. Cette femme, qui n’appartient pas au peuple choisi et qui dès lors n’adore pas le vrai Dieu, n’est quand même pas une idolâtre, parce que sa foi, son acte de foi, sa visée de foi, est juste et vraie. Sa foi est grande, comme dit Jésus, non pas parce qu’elle saurait exactement qui est Dieu, mais parce qu’elle Le cherche dans la droiture et la justice. Comme il ne lui apparaît pas juste de priver abusivement les chiens au nom de ce qui revient aux enfants, elle plaide pour que justice lui soit faite. C’est cette droiture que Jésus reconnaît et admire. Et il me semble que c’est l’absence de cette droiture que Fromm appelle notre idolâtrie aujourd’hui.

Au lieu de nous laisser interroger sur ce que Dieu attend de nous, au lieu de chercher comment réaliser sa volonté dans nos vies, nous aurions tendance à nous servir de Dieu pour défendre et absolutiser des causes et des valeurs, pour ne pas dire des intérêts. Nous sommes idolâtres non pas parce que nous nous tournons vers les dieux des autres, vers des faux dieux, mais parce que dans notre façon de croire nous prêtons à des réalités ordinaires une signification et une portée divines. Nous investissons d’un caractère divin ce qui devrait demeurer humain et de notre monde.

Mais il y a encore des cananéennes qui nous interpellent et nous appellent à la conversion. Il y a encore des personnes qui nous invitent à sortir de nos refuges religieux pour nous mettre vraiment en quête de Dieu, dans la foi vraie. Il y en a même beaucoup de ces personnes qui dénoncent l’artifice et parfois même la fausseté de certaines démarches religieuses et qui du même coup invitent à redonner à notre foi sa droiture et sa vérité. Demandons, dans la suite de notre célébration, de nous laisser rejoindre et surtout de trouver la force de conversion qui fut celle de Jésus.