Parabole des ouvriers envoyés à la vigne

Les ouvriers de la 11e heure

Dans notre enfance, devant une pointe de tarte un peu moins grande que celle d'une sœur ou d'un frère voisin de table nous protestions à haute voix '' c'est pas juste ''. Bien sûr il ne s'agissait t pas de justice, mais d'égalité. L'inégalité subie nous choque, nous irrite, nous victimise… L'égalité est notre première norme de justice : '' Si ta tête dépasse… on te coupera les jambes.'' me racontait une missionnaire.

Mais dans cette parabole ce qui nous surprend c'est justement l'égalité maintenue alors qu'il faudrait au contraire l'inégalité : Plus de travail, plus de rémunération. S'il faut des chances égales au départ, pour la suite nous exigeons qu'on tienne compte du mérite, qui devient la norme. C'est notre seconde norme de justice.

Ce qui nous dérange dans cette parabole, c'est que l'employeur au moment de la séance de paie ne respecte pas l'inégalité et qu'on y perçoit un violation de la justice et un dédain des luttes pour la justice. A moins que, entrepreneur éveillé, ce scénario vous laisse totalement sceptique : cette procédure rend impossible la survie de toute entreprise privée.

On peut régler les choses savamment en prenant note que la parabole était — historiquement — dirigée vers ceux qui critiquaient Jésus pour son accueil — eux il disait sa fréquentation — si miséricordieuse de gens mal vus dans la société du temps. Les engagés du matin seraient donc ces pharisiens et autres, qui le désavouaient, et les derniers comme ces pauvres, ces étrangers, ces marginaux, que les circonstances économiques empêchaient de pratiquer la Loi juive correctement. Jésus affirme qu'ils sont reçus à bras ouverts par Dieu, même s'ils ont moins travaillé, … ce que la figure du '' bon larron '', ou du bon criminel crucifié avec Jésus résumera dans le récit de la Passion.

Ayant ainsi porté respect à la science exégétique, je reste entièrement sur ma faim. Je trouve difficile de m'assimiler aux pharisiens plein de zèle et autant aux marginaux malchanceux. Cette parabole ne m'aide à devenir plus croyant que si elle me révèle à moi-même et me situe plus justement, en toute vérité ou réalité, devant Dieu.

Pour avancer sur un chemin de foi, il me semble très important d'être surpris, heurtés même, par cette parabole, autant que les engagés du matin. C'est la réaction saine et honnête à ce récit que Jésus essaie délibérément de provoquer encore aujourd'hui : nous faire dépasser les repères éthiques et accéder à une autre relation à Dieu que celle du mérite.

Dans l'attitude des vignerons du matin qui, après s'être entendu sur un salaire reconnu comme adéquat, — ont trimé dur, je discerne une façon de construire son rapport à Dieu en continuité avec la projection de nos intérêts et de nos idées reçues de la culture conventionnelle et partagée. La norme est donc : à travail égal, salaire égal, et donc à travail plus, salaire plus. C'est bien là une règle légitime. Dieu devrait s'y soumettre.

Nous vivons à une époque qui valorise plus que d'autres l'individu humain, ses capacités, sa liberté, ses droits. Ce tournant anthropologique ou attention au sujet est certes une avancée, mais comme toute conquête humaine elle peut être corrompue — C'est ainsi que cet humanisme rend difficile le sens du Transcendant. Les questions qui y sensibilisaient ne sont guère entendues, et les propos sur le spirituel sont privés de profondeur et de mystère. Mais même pour le chrétien sincère, il lui arrive de construire son univers religieux à sa mesure et sans surprise. Certains penseurs indiquent cet aplatissement comme la principale source du déclin des Églises traditionnelles. Elles ont perdu le sens du Mystère et de la surprise, leur vis-à-vis divin est très raisonnable et conventionnel. Ce que vient compléter la critique fréquente de la foi comme étant quelque chose de facile et de réconfortant en nous suggérant l'illusion d'être au centre du monde, et objet de l'attention et de l'amour de Dieu. Un Dieu qui tourne autour de nous Or, c'est justement cette illusion que la foi religieuse conteste sans cesse. Si Dieu lance une invitation — en Isaïe, il avertit aussi qu'il dépasse la configuration qui ne s'appuie que sur nos ressources ou perspectives :

… vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins — oracle du SEIGNEUR.

C'est que les cieux sont hauts, par rapport à la terre : ainsi mes chemins sont hauts, par rapport à vos chemins, et mes pensées, par rapport à vos pensées. Isaïe 55, 8-9.

Dieu est dans une situation unique par rapport à nous, justement à cause de ce qu'il désire pour nous. La pièce d'argent qu'il donne, n'a pas de plus ou moins, c'est la vie radicale, on l'a ou on l'a pas; comme l'enfant qui existe et vit ou bien n'existe pas. Il ne veut pas se laisser conduire par nos mesures raisonnables et tient à les déborder. Car il n'est personne qui mérite par ses propres efforts d'entrer dans la vie éternelle.

Sans cette secousse qui nous sort de nos perspectives courantes et de la logique humaine valable à d'autres niveaux, nous resterons étrangers aux autres appels de l'Évangile :

— la priorité absolue de Dieu dont des signes étaient l'offrande des prémices de la récolte et le repos du shabbat. Ce que condense le Notre Père et dont témoignent entre autres les communautés contemplatives : Dieu premier servi.

— le pardon à ses ennemis : quand on a un Dieu à notre mesure, l'ennemi est traité comme il le mérite grâce au recours jusqu'au bout nos droits et moyens.

— le désintéressement, « Pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite », Matthieu 6:3 pour que ton geste reste dans le secret et à cause seulement de Dieu.

— l'alternative ultime « Nul ne peut servir deux maîtres : ou il aimera l'un et aimera l'autre… vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent », Matthieu 6,24.

La portée de cette parabole ne concerne pas la réalisation de la justice entre les humains, elle n'est pas une propagande anti-syndicale; l'enjeu est encore plus sérieux : Dieu nous traite-t-il avec la mesure que nous lui imposons ou selon sa mesure à lui? N'est-il pas difficile de croire à une générosité qui nous dépasse et dont on sent que nous ne la méritons pas? Et en définitive, quel est le transcendant, l'absolu que nous servons, une idole construite de mains d'hommes ou le Mystère transcendant pressenti par nos esprits et manifesté sur les chemins de l'histoire par les prophètes et par Jésus de Nazareth, discerné et confessé comme visage humain de Dieu.

Je termine. Suite à l'appel des services de dimanche dernier, nous recueillons aujourd'hui vos réponses aux besoins de la communauté St-Albert. En quoi votre démarche peut-elle être éclairée par la parabole ? Il faut des vignerons dès le début, car il s'agit d'une entreprise humaine qui doit être gérée et animée par nos efforts. Il est important que les communautés en tant que telles ne soient pas égoïstes en comptant toujours sur les mêmes. Il faut se demander ce que je puis faire, honnêtement. La diversité est elle-même une ressource. Une petite chose, comme l'obole de la veuve, est aussi importante. Notre coopération, à notre tour, à la vitalité de notre communauté ecclésiale est une expression, non la seule certes, de ce qui est le plus fondamental de la foi chrétienne et que formule ce kérygme ou parole fondamentale « Nous sommes entre bonnes mains; et en gratitude pour cette réalité nous faisons bien de porter nos fardeaux les uns les autres. »