L’Évangile, telle une vigne à élever

J’ai le sentiment de prendre un risque — et ce n’est pas une figure de style — en voulant ajouter à ces histoires marquées d’horreurs. Un propriétaire fort déçu de la qualité de sa vigne et qui la détruit; de faux propriétaires d’une vigne qui s’en prennent violemment aux serviteurs et au fils héritier, jusqu’à les tuer. On a l’impression d’un Évangile en déroute… Mais c’est aussi et encore l’Évangile; peut-être même sommes-nous au cœur de l’Évangile, car la parabole est tellement forte qu’elle nous appelle à réagir, à nous questionner, à déchiffrer dans cette parabole, des sentiers d’espérance.

C’est tout un contraste avec le champ de vigne si paisible, et agréable à regarder, que j’ai visité il y a quelques semaines, dans un vignoble modeste, mais beau, de l’Isle d’Orléans qui redevient lentement, de la patience même de la vigne, l’Isle de Bacchus, comme on l’appelait au début de la Nouvelle-France. J’ai rencontré un propriétaire heureux de sa vigne, mais aussi heureux de redonner à l’Isle sa mémoire des commencements.

Ces images me sont revenus à la lecture de ces deux passages : celui d’Isaïe et celui de Matthieu. Mais le contexte est très différent. C’est la beauté défiguré comme le Christ en croix. D’ailleurs dans la parabole rapportée par Matthieu, Jésus ne raconte-il pas déjà sa propre histoire? Les images sont fortes. La réaction des propriétaires est tout aussi violente que celle de la nature qui refuse de produire de belles vignes et que celle des serviteurs qui changent le vin du raisin en un bain de sang.

La parabole n’est pas à écouter au passé; elle est bien de notre temps. Nous sommes les premiers concernés dans cette célébration. Toute proportion gardée, ces réactions des serviteurs, qui dépassent l’entendement humain, c’est aussi en quelque part quelque chose de la violence qui habite chacun, chacune de nous à certains moments de nos vies, où nous perdons le contrôle après avoir fait des efforts pour arriver à quelque chose et que tout semble raté. À des moments où on gardait la conviction d’avoir bien cultivé notre vigne, comme cet ami dont parle le prophète Isaïe; ou bien on avait fait confiance à des personnes que nous jugions responsables pour s’occuper d’un projet qui nous tenait tellement à cœur et on aura été amèrement déçu. Mais on sait aussi que la vie ne s’arrête pas là, qu’il nous faut nous reprendre en main. C’est aussi vrai, et probablement encore plus, des collectivités, des pays, des dirigeants, qui, pour mille et une raisons, souvent tout aussi mauvaises les unes que les autres, changent des « champs » de vigne en « chant » de mort.

ECOUTEZ! « Écoutez une autre parabole », dit l’évangéliste Matthieu, comme lorsque nous ne voulons rien perdre de l’écoute d’une histoire qui nous concerne ou d’une musique qui nous inspire. Écoutons cette parabole, une autre de ces histoires inventées, mais tellement vraie en même temps. Cette insistance à écouter ne m’apparaît pas superflue. Chaque heure, chaque jour, chaque semaine, nous sommes inondés d’histoires et d’information. Comment alors ne pas perdre l’habitude d’une véritable écoute? Écoutons, ouvrons les oreilles, ouvrons les yeux pour entendre autre chose, pour voir autre chose. Cette parabole parle d’une façon forte de nous; elle parle du Dieu de Jésus.

Écoutons cette parabole, rappelons-nous que Dieu nous donne la vie comme la nature fait pousser la vigne. Écoutons cette parabole qui nous rappelle que ce Royaume de Dieu pour lequel Jésus a donné sa vie, est un don qu’il faut cultiver comme on élève la vigne, et qu’il ne nous appartient jamais, si ce n’est dans l‘accueil que nous en pratiquons au quotidien.

Écoutons cette parabole qui nous rappelle que personne n’est propriétaire de Dieu et qu’aucune tradition religieuse, fut-elle la plus ancienne, la plus vraie, n’est propriétaire de Dieu, qu’elle n’a pas le droit de détruire la vigne de l’autre, mais qu’ensemble nous devons tenter de laisser passer Dieu dans le monde.

Écoutons cette parabole qui nous rappelle que la vie nous est donnée; que nous n’en sommes nullement les propriétaires; que personne ne la possède et qu’il ne faut pas la laisser mourir par des faux propriétaires. Cela l’Évangile d’aujourd’hui et de toujours nous le dit : rien ne nous appartient; la vie nous est offerte pour la garder vivante et elle doit être rendue. Cette idée que nous ne sommes véritablement propriétaire de rien, pas plus de nos vies que de la vie des autres, pas plus du Dieu de ma tradition que tu Dieu des autres traditions, des poètes le chante avec des mots inventés et des grandes sagesses du monde aussi. Je pense à Khalil Gibran dans un poème que plusieurs connaissent bien et qui est souvent repris dans des célébrations liturgiques : « Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles de l’appel de la vie à elle-même. » Et ce proverbe Inu : « La terre ne vous appartient pas, elle vous est prêtée par vos enfants. » C’est, il me semble, ce que la parabole tente de nous dire d’une façon forte, avec des images de violence, comme pour, justement, exorciser la violence et nous rappeler à la douceur et à la tendresse de la vie à accueillir. Et, on le sait d’expérience, accueillir la vie, cela fait souvent peur. Et la peur est l’envers de la foi.

Dans cette célébration c’est une longue vigne qui nous sert — permettez-moi ce jeu de mots — de fil rouge, pour nous redire que Dieu, tel un propriétaire parti en voyage, nous a confié la Vie, la nôtre, celle des autres et que nous ne devons pas nous comporter comme des propriétaires, mais comme des gens de service. Qu’il nous a confié un Royaume à accueillir, comme Jésus l’a accueilli, Royaume qui ne nous appartient pas et dans lequel nous marchons.

Quand on refait l’eucharistie, c’est de tout cela dont il s’agit. Nous prenons un petit morceau de pain et un peu de vin en mémoire de Lui, pour apprendre à en laisser aux autres. On entre dans une économie du don et non de la propriété; on célèbre et réalise une autre façon de voir (politiquement) le monde et le rapport entre les humains. Alors écoutons, et aussi partageons le pain et la coupe de la vigne et portons bien fort la question : que fait-on de nos vies? Que fait-on de nos vignes?