Au-delà de l’admiration

C’est un passage d’Évangile émouvant. Jésus voulait que tout se passe dans une grande discrétion. Des gestes si près des nôtres : toucher le corps pour guérir, avec un peu de salive ; gestes qui redonnent le goût et le désir de vivre, qui ouvre la possibilité d’entendre ce qu’un sourd-muet n’a jamais entendu. Jésus lui dit : "Ouvre-toi". J’entends : "ouvre-toi à la vie". Ce n’est pas rien . Et la foule s’émerveillait : " Tout ce que cet homme fait est admirable : il fait entendre les sourds et parler les muets". Cet homme Jésus, il est la vie qui tire les personnes et les foules en avant. Quand la parole des individus et des groupes qui ne peuvent pas s’exprimer est enfin libérée; quand sont percés les blocages personnels, comment ne pas discerner la voix de Dieu? Et alors…
Comment nous situons-nous dans ce passage d’Évangile, nous qui en sommes aujourd’hui les « écoutants »? Jésus aurait eu beau guérir tant et tant de personnes; il aurait eu beau donner à manger à une grande foule, si notre admiration et notre foi en cet homme en restait là, nous n’aurions pas tout à fait saisi le sens de ses gestes et de ses paroles. Où se joue notre part de responsabilité? Chacune et chacun à notre mesure, sans nous prendre pour d’autres, n’avons-nous pas la responsabilité de faire en sorte que notre monde puisse entendre vraiment les cris de l’humanité autour de nous, d’ouvrir nos oreilles, de délier notre parole et d’ouvrir la vie autour de nous? Sans nous, sans notre responsabilité, les gestes et les paroles de Jésus peuvent trop facilement rester des gestes et des paroles du passé ou des gestes d’un guérisseur, comme il y en a tant. Jésus nous renvoie à nous-mêmes. Ne sommes-nous pas nous-mêmes trop souvent sourds-muets? Nous rencontrons aussi des sourds-muets qui désirent vivre et qui ne connaissent malheureusement pas la rencontre qui pourrait les libérer.
Dans une société aussi médiatisée qu’est la nôtre, ne risquons-nous pas de devenir sourds devant tant de nouvelles de toutes sortes. Ce bruit de fond ne nous empêche-t-il pas de développer notre capacité d’écoute, jusqu’à en perdre notre propre parole? Est-ce qu’on ne consent pas trop facilement à perdre le sens de la vie en nous et autour de nous, incapables de supporter la réalité du quotidien, à nous réfugier dans la surdité pour ne plus entendre. Ce signe de guérison est pour nous, pour nous renvoyer à nos responsabilités. C’est à nous de veiller à ce que nous parlions et que nous écoutions, que les autres arrivent à parler et à écouter. Un monde avec un outillage technologique si avancée peut nous sensibiliser comme il peut nous rendre sourd, nous rendre incapables de dire quoi que ce soit. C’est la qualité de notre vie et de notre foi qui en dépend.
C’est le dimanche de la rentrée. Nous sommes heureux, je le crois, de nous retrouver; on le sent. Dans cette assemblée, on peut espérer y trouver un lieu, un temps pour refaire notre capacité d’écoute et de parole, à l’écoute de la parole de Dieu et de la parole des autres.

L’assemblée dominicale, c’est un lieu privilégié où on prend des distances en regard de notre quotidien, mais pour mieux y retourner. Quelqu’un a écrit que la liturgie était un entracte dans le jeu de la vie. C’est un temps de vigilance, de veille. C’est un espace que nous nous offrons, espace gratuit, mais si nécessaire pour apprendre à vivre, pour apprendre à vivre la responsabilité de la foi. Et ce sont nos assemblées qui, pour une large part, tiennent la communauté en vie. Car la communauté que nous sommes est toujours dispersée aux quatre coins du Grand Montréal. Mais dans cette dispersion, nous nous reconnaissons à travers des liens. Combien d’entre-nous n’ont-ils pas l’occasion de s’entraider, de créer des liens, et souvent, sans trop le savoir, de participer à des guérisons. N’est-ce pas cela « faire communauté »? D’une certaine manière, la communauté disperse, l’assemblée rassemble. C’est notre quotidien qui s’enrichit. Et nos assemblées dominicales viennent nous relancer dans la vie, plus sensibles à entendre les désirs et les besoins. C’est un temps de gratuité, du superflu, en même temps que plus que nécessaire et qui nous renvoie à nos responsabilités.
Nos assemblées dominicales sont un temps, je le redis, un temps de veille; veiller sur nous, sur le monde, pour ensuite, tenter à notre mesure, par des gestes simples, comme ceux de Jésus, avec une grande humilité et discrétion, comme Jésus, à garder et renouveler notre parole et notre capacité d’écoute. Oui, Jésus nous renvoie à nos responsabilités. L’admirer, c’est nous inviter à l’action; veiller c’est aussi agir.
Il est bon de nous rappeler ces choses. Une assemblée dominicale où on est attentif à l’autre, où on s’accueille les uns les autres, c’est un lieu où on se souvient. C’est un lieu où on se redit nos responsabilités individuelles et communes. Et à partir d’une écoute de la parole et des gestes simples, nous pourrons contribuer, chacun à sa façon, à la suite de Jésus et dans la mémoire de travailler à la beauté du monde. "Tout ce qu’il fait est admirable", disait-on de Jésus. À sa suite et à notre manière, pourquoi pas nous aussi?

Invitation à exprimer sur une feuille une attente envers la communauté et l’assemblée dominicale.