Le Baptême du Seigneur

L’apôtre Paul écrivait ceci à son ami et disciple, Tite : « Par le bain du baptême, par la plongée dans l’eau, source de vie, Dieu nous a fait renaître et nous a renouvelés par l’Esprit-Saint ». Le baptême peut être comparé à une traversée. À travers l’eau, source de vie, le baptême, à la suite du Christ, fait passer les baptisés sur l’autre rive. Qu’en est-il de cette autre rive, de cet autre chemin, de cette renaissance? Car toute personne baptisée est une personne « re-née ». Ainsi les baptisés sont-ils appelés à être porteurs et donneurs de vie, à être des inconditionnels de la vie déjà là, de la vie flairée, de la vie en germe, de la vie libérée. Par exemple, bannir la haine, le racisme, refuser la vengeance ou, comme on le dit, les représailles, découvrir l’injustice et s’interdire les concurrences déloyales. C’est par des attitudes concrètes que le ou la baptisé(e) est en vie. Ce qui suppose lutte contre tout ce qui fait de toi un être en esclavage ou un oiseau captif d’une cage que tu ne vois peut-être pas. Lutte contre le mensonge qui te ligote, les dépendances qui t’abrutissent et l’échec dont tu n’es pas encore sorti(e). Puisses-tu, comme baptisé(e), comme plongé(e) dans l’eau, source de vie, savourer et donner le goût de la liberté d’assumer des choix.

Sur les eaux du Jourdain, le baptême nouveau est inauguré. Une voix descend du ciel pour attester que la Parole de vie et de liberté habite chez nous. Et l’Esprit manifesté sous l’aspect d’une colombe, consacre Jésus, le serviteur de la vie en vérité et de la liberté de faire les bons choix, pour qu’il aille annoncer la Bonne Nouvelle. Le prophète Isaïe l’avait annoncé : un jour , les messagers pourront dire : « Voici votre Dieu ». Ce jour est arrivé. Dieu proclame ce messager en désignant son Fils, lors de son baptême. Le baptême de Jésus a été la manifestation du Fils bien-aimé de Dieu et en même temps un nouveau départ pour le peuple de Dieu apelé à faire le même parcours que le Christ et à sa suite.

Cette traversée vers la vie et vers la liberté est une traversée ensemble. Luc, dans son évocation riche en symbole du baptême de Jésus, note que « tout le peuple se faisait baptiser ». Jésus est entré dans cette démarche communautaire. Nous sommes inscrits dans la vie de l’Église. Il ne s’agit pas de céder au grégarisme mais de découvrir sans cesse la richesse de la solidarité écclésiale qui nous soutient dans notre foi et valide notre témoignage. Cette vie neuve n’annule pas les souffrances. Cette vie neuve ne réemboite pas les souffrances dans un ordre indiscutable qui les ferait accepter béatement. Mais cette vie de baptisé(e) propose à l’égard de toutes les victimes de la souffrance sous toutes ses formes une solidarité. Une solidarité qui expose à d’autres souffrances au nom de la compassion, de la sympathie; mots qui veulent dire « souffrir avec », ressentir jusqu’en la chair la souffrance de sa sœur, de son frère. Notre engagement, nous en sommes prévenus, nous amène à voir davantage de souffrances, à les ressentir, à les découvrir dans leur nombre et leur atrocités. La célébration du baptême évoque cela. Le regard d’espérance, à la manière du regard de Jésus, n’épargne pas de la souffrance, de l’humiliation ou de l’exclusion! Espérer n’évite pas de souffrir.

C’est dire que la traversée solidaire ouverte par Jésus est une traversée périlleuse, une exploration des lieux et espaces ténébreux et misérables. De plus ce genre de regard et d’engagement ne plaît pas toujours au tenants d’un certain ordre bien établi. Ainsi, il me semble que l’on peut et doive même dire que l’existence baptismale est une passion et un tourment. Passion de vivre en meilleure vérité. Tourment d’une solidarité à créer et recréer dans une société ou sont entretenues l’indifférence et l’inconscience.

À la démesure du mal, la vie baptismale oppose une autre démesure, un excès de bien et de bonté. Seule la gratuité de l’amour peut surmonter l’absurdité de la souffrance sans lui donner raison. Dans la figure de Fils, Dieu vient souffrir avec son peuple sans faire de cette souffrance un dû, une punition, une compensation, un mérite. Ainsi peut se réaliser le programme des béatitudes :« Heureux les pauvres, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui ont faim ». Dieu vient à eux, les invitant à se redresser, à se lever tranquillement pour finalement se tenir debout fièrement.

Profession de foi baptismale inspirée d’un texte d’André Gignac.

Cf. Jean-Luc Blaquart : Le mal injuste, éd. du Cerf 2002, p. 99-120