« Je vais faire passer une route dans la mer, des fleuves dans les lieux arides… Je fais un monde nouveau! »

Le grand et beau rêve, le profond désir d'un monde neuf, meilleur. Et voici qu'avec Jésus le rêve et la promesse s'accomplissent.

Alors qu'il enseigne dans le Temple, scribes et pharisiens lui amènent une femme surprise en train de commettre l'adultère. Ils parlent, scribes et pharisiens, afin de pouvoir condamner cette femme. Ils énoncent les grands principes : la Loi de Moïse. Ils mettent Jésus à l'épreuve pour le condamner, lui aussi, l'ami des pécheurs, celui qui partage même le repas des publicains. Ils interrogent avec insistance. Mais la femme, ils ne lui parlent pas, ne l'interrogent pas. Elle est sans parole. Un objet. Déjà jugée, déjà condamnée.

Ils parlent et rencontrent le silence de Jésus. Oh! il dit bien quelques mots, une phrase, une seule à leur endroit. Une phrase qui les retourne vers eux-mêmes : « Que celui qui est sans péché jette la première pierre ». Puis, le silence. Un silence qui, en quelque sorte, crée un monde nouveau. Un silence qui fait s'en retourner les beaux parleurs, les hommes aux grands principes. Jésus reste seul avec la femme qu'on disait adultère, et qui, sans doute, l'était. Il lui parle, et elle devient une personne, un être concret, vivant, parce qu'il lui donne de parler enfin. La « sans parole » est conviée à la prise de parole. Deux mots : « Personne, Seigneur ». Deux mots qui en disent long sur elle. Un mot surtout : « Seigneur ». Cette femme n'est pas que péché. Elle reconnaît celui qui l'interroge. Avec respect. Avec la conscience de sa faute aussi : l'homme qui est devant elle peut la condamner. Mais déjà, comme une confiance en ce nom de Seigneur. Il la reconnaît comme personne; elle est vivante pour lui. Elle ne s'excuse pas, ne promet rien. Et lui, il dit simplement : « Va! Oublie le passé, n'y retourne pas ». La parole qui libère, la parole qui donne la parole, ouvre à un avenir.

Bien des questions se présentent à nous à l'écoute de ce récit. Une femme que l'on veut condamner pour adultère. Et le mari, le compagnon d'un instant, où sont-ils? On ne les condamne pas eux? Le récit est à un autre niveau. Ce qui importe vraiment ici, c'est la parole de Jésus : « Va! ». Et cette parole est pour tous. Va! Et comme Dieu à son peuple : « Ne songez plus au passé, ne vous souvenez plus d'autrefois ». Mais plus profondément, plus humainement aussi : De cet autrefois, de ce passé, faites surgir un monde nouveau. Quittez les ornières où vos pas s'enlisent, n'avancent plus. Prenez le chemin nouveau ouvert à travers la mer et le désert.

Le monde nouveau que Jésus a fait naître, qu'il ouvre toujours, c'est d'abord un monde de nouvelles relations humaines, de relations humanisées. Quitter les ornières du jugement tout fait, facilement appuyé sur de grands principes que l'on ressort quand ils nous servent. Les ornières de la condamnation sans entendre l'autre devenu simplement objet de notre réprobation. Prendre le chemin nouveau de la parole qui libère et donne vie. La parole que l'on entend et qui fait naître la confiance. La parole que l'on prononce et qui nous libère, et qui nous tourne vers l'avenir.

Ne pas juger, ne pas condamner, non pas par indifférence ou faiblesse, non pas parce que d'un point de vue ou d'un autre, tout se défend, tout est semblable. Mais pour ne pas être toujours accablé par un passé qui est lourd, pour ne pas faire œuvre de mort, mais plutôt regarder en avant, vers la vie qu'il faut assurer et protéger.

Cela nous concerne tous, ce monde des relations humaines renouvelées. Ne pas juger, ne pas condamner l'autre et les autres sans donner l'occasion de prise de parole. Ne pas se juger et se condamner soi-même sans se donner la parole. Ne pas enfermer les autres dans l'univers des exclus, des pécheurs. Et ne pas se voir soi-même tout entier comme pécheur et exclu. L'avenir, l'ouverture que crée la prise de parole. Non pas une parole d'excuse, de grandes intentions de conversion qui ne s'appuieraient que sur ses propres moyens. Une parole qui naît du meilleur désir du cœur, qu'habite la confiance en une autre parole. Celle qui vient de lui, Jésus, qui a tout bouleversé des coutumes, des habitudes d'un passé lourd et sans espoir. Sa parole qui ne voit pas devant elle des femmes, des enfants : les exclus de son temps. Qui ne voit pas que des scribes et des pharisiens, et des hommes pécheurs qui n'ont aucun titre pour jeter la première pierre. Sa parole offerte à tous comme une occasion d'entrer, pour qui le veut et y consent, dans son monde nouveau.

« Le monde nouveau, il germe déjà — dit le Seigneur — ne le voyez-vous pas? » Nous ne le voyons pas parce que nous ne savons pas regarder. Surtout, parce que on n'y entre pas, que l'on oublie que sa présence et sa croissance sont remises entre nos mains. Nous entendons, avec bonheur sans doute, la parole de Jésus qui libère et ouvre à tant d'avenir. Nous l'entendons, mais oublions qu'elle doit porter notre propre parole. Qu'elle est l'offrande qui nous est faite de modeler sur elle une parole qui serait la nôtre. Pour qu'elle ne reste pas que des mots, cette parole, encore faut-il qu'à notre tour, elle devienne regard sur les autres; le regard qui ne condamne pas; qui juge, mais pour savoir comment faire naître liberté et espoir. Le regard qu'il nous faut aussi porter sur nous-mêmes. Nous oublions trop souvent, occupés que nous sommes à parler, de laisser à l'autre, de provoquer chez l'autre, la prise de parole pour qu'il devienne ainsi personne, être vivant et concret, avec son passé et ses autrefois, ses peines et ses bonheurs, et son désir d'avenir. Parlant trop pour nous excuser ou nous accabler, nous oublions de laisser monter en nous, pour notre bonheur et notre avenir, les mots tout simples de la confiance et de l'attente : « Personne, Seigneur — Toi seul! »

Un monde nouveau, malgré les apparences de répétitions, de déjà essayé, en notre marche vers Pâques. La pâque de Jésus qui a été, et demeure, celui qui ouvre un chemin dans la mer du monde agité, fait passer des fleuves d'eaux vives à travers l'aridité de nos déserts.