Gloire de Dieu et le ''commandement nouveau''

Il nous est maintenant possible d'entendre le '' commandement nouveau '' d'aimer comme Jésus a aimé parce que nous sommes participants de la résurrection de Jésus et de la gloire de Dieu et vivons déjà du « ciel nouveau et de la terre nouvelle », libérés de la peur radicale.

            Parler d'amour c'est confronter la confusion et l'équivoque. Le mot  jongle avec les qualités humaines les plus profondes, au point que notre idée de Dieu l'utilise beaucoup, mais il côtoie aussi la banalité  des modes et des goûts, osant même fréquenter  la sentimentalité  superficielle et jusqu'à la pornographie. Devant cette anarchie, des sages avaient distingué et combiné  des significations divergentes : eros, philia et agapè,

Éros désigne l'amour enflammé des amants, la passion;

 Philia désigne la bienveillance mutuelle des amis, l'amitié;

Agapè désigne le concept biblique d'amour, la charité.

Classification où on remarque l'apparition d'un concept original  pour l'amour inspiré par une foi chrétienne — la charité —. Mais aussi l'absence de  réalités qui nous semble importantes comme la tendresse, la compassion,  la miséricorde.

Tout ceci pour nous rappeler que le " commandement nouveau "  porte sur l'amour et atterrit sur une place déjà fort occupée par d'autres amours.  Essayons d'en discerner l'originalité.

« Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres.

Ce qui montrera à tous les humains que vous êtes mes disciples, c'est l'amour nue vous aurez les uns pour les autres. »

Préparant cette célébration, j'ai été étonné  que la liturgie ait l'audace de nous proposer deux textes à première vue hétérogènes, sans point commun. Le passage tiré de l'Apocalypse expose le centre de la vision chrétienne de l'avenir, non un futur que nous construisons et mesurons, mais un ad-venir, qui vient à notre rencontre en regard de notre existence personnelle : la vie éternelle, en regard de notre histoire collective : le Royaume de Dieu en croissance, en regard du cosmos, l'achèvement de l'univers : Cieux nouveaux, terre nouvelle. Ce sont les trois grandes images de l'eschatologie chrétienne, — personnelle, historique et cosmique — , qui sont des échos de la « Gloire » de Dieu.

De cette promesse et vision majestueuse nous passons au récit du testament de Jésus, de sa dernière volonté, de son ultime recommandation. Cette page est insérée entre la trahison de Judas et  le reniement de Pierre. Ce sont les dernières paroles de Jésus à ses disciples avant sa passion et elles résument l'Évangile en formulant l'essentiel de la vie chrétienne : suivre Jésus  (disciple) — vivre entre nous comme il a vécu avec nous — être signe pour les autres humains.

Nous avons ici  les deux clés qui doivent se combiner pour ouvrir le trésor de la vie chrétienne. La liturgie commune à l'Église nous propose ici une intuition spirituelle  riche et inattendue. Mais laquelle?

Au moment où ce '' commandement nouveau '' est énoncé et tout le temps où des humains en restent à cette étape pré-pascale, il reste en fait impensable et irréalisable. Si l'amour entre nous  est parfois évoqué comme idéal,  il est vite remplacé par  le rapport de forces, la concurrence, et le bonheur pour soi et par soi. Ce qu'illustre Henry Nouwen racontant un entretien qu'il eut avec un sénateur américain (Hubert Humphrey)  et à qui on avait demandé ce qu'il pensait de la compassion :

« Messieurs que puis-je faire pour vous? » commença poliment le sénateur.  « Et je répondis : “ Eh bien, sénateur, nous voulions savoir simplement ce que vous pensez de la compassion. ” Il nous regarda avec un air très médusé et dit : “ Je ne pense pas qu’il me soit possible de parler de compassion derrière ce bureau ” et il passa de son pupitre à une table à café autour de laquelle il nous invita à prendre place. Et il commença à parler. “ La compassion. La compassion. Qu’est-ce que la compassion? ” Finalement, il revint à son pupitre et prit un crayon. “ Messieurs, voyez-vous ce crayon? il est fait de bois et de plomb. A l’une des extrémités, il y a une gomme à effacer. Cette petite gomme de caoutchouc, voilà ce que c’est que la compassion. La vie est faite avant tout de concurrence. A un moment ou l’autre, vous blessez quelqu’un. Alors, il s’agit de tourner le crayon et de se servir de la gomme à effacer. C’est ce qu’on appelle la compassion. Je n’aime pas trop l’avouer, mais telle est bien la vérité : la vérité, c’est que les gens ne sont pas motivés par la compassion, mais par la concurrence. Voilà bien ce que nous sommes. Nous sommes tous des concurrents qui essaient de réussir leur vie, qui essaient de tirer un peu de profit, d’être un peu différents, d’obtenir un peu d’honneur, quelques trophées sur les rayons de leur bibliothèque. Mais lorsque quelqu’un se fait faire mal, nous tournons le crayon de la concurrence et commençons à nous montrer gentils. Mais ce n’est pas là notre principale motivation dans la vie. ”

Quand nous entendons le " commandement nouveau " en nous limitant à un plan éthique, donc ce que nous pouvons réaliser par nos forces, il ne peut être qu'un idéal ou un rêve. Accomplir le " commandement nouveau "  ne devient possible qu'en entrant par la foi dans  la résurrection de Jésus,  qui nous révèle la Gloire de Dieu, à l'œuvre dès maintenant pour construire Ciel nouveau et Terre nouvelle :

« Voici la demeure de Dieu avec les humains; il demeurera avec eux, et ils seront son peuple, Dieu lui-même sera avec eux. car la première création aura disparu. Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ».

C'est seulement en croyant que Dieu a repris sa création et a inauguré  une nouvelle étape manifestée dans la résurrection de Jésus, « premier né d'entre les morts »  et qu'à notre tour notre avenir radical n'est plus  terminé par la  mort. Et c'est cela qui change nos capacités d'aimer. Devenus héritiers de cet avenir qui nous attend, nous n'avons plus besoin de nous crisper sur nos besoins et nos peurs. C'est de cette manière que Jésus a aimé ses disciples

Cette conviction de pouvoir compter sur un  avenir transcendant en Dieu et par Dieu déjà commencé, n'est pas un savoir, mais un acte de foi… semblable à celui de l'évangéliste Jean concevant que la Gloire de Dieu embrasse la passion du Christ et l'amour pour ses disciples.

Cette proposition de foi  me reste abstraite jusqu'à ce que je reconnaisse la même présence de Dieu et aux proches en des exemples qui nous l'approche.

Quand la violence se déchaîne, que la folie meurtrière s'empare des groupes, il arrive que des êtres humains, aussi fragiles que nous, répondent à cette marée par une attitude et des gestes  inspirés par leur vision et amour de Dieu et leur compassion pour ceux qui se présentent sur leur chemin. Samaritains d'aujourd'hui.

Etty Hillesum nous fait part  (Une vie bouleversée p.218) de sa discussion avec un codétenu, militant marxiste et condamné comme elle à une mort prochaine : « nous avons tant à changer en nous-mêmes que nous ne devrions même pas nous préoccuper de haïr ceux que nous appelons nos ennemis… je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le  moindre atome de haine  que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu'il n'est déjà. » Ce à quoi le vieux  vétéran de la lutte des classes, hésitant entre l'étonnement et la consternation, répond : « Mais… mais ce serait un retour au christianisme! » Et moi amusée de tant d'embarras, je repris sans m'émouvoir : « Mais oui, le christianisme, pourquoi pas? » Ainsi commence l'amour entre nous, aucune place pour la haine.

Le " commandement nouveau " ne se réalise pas uniquement envers les étrangers, les victimes,  les handicapés, les ennemis ou dans des situations tragiques. Il intervient dans les relations intimes, marqués par des sentiments naturels d'affection, d'amitié et de loyauté, de passion même.  Ces liens charnels, portés par l'attirance et la spontanéité,  sont assumés par les parents, les conjoints, les enfants et dépassés vers une sollicitude et attention qui se nourrissent  de cet amour dont Jésus parlait pour ses disciples. Ainsi le commandement nouveau — aimer autrui comme Jésus nous aime — s'y accomplit  au quotidien  avec  discrétion et  secret  et ne peut qu'être deviné  peu à peu.

En ce dimanche de la Fête des mères, nous pouvons ajouter aux expressions publiques, affectueuses, de la reconnaissance envers elles notre conviction que dans ce que nos mères ont fait pour nous elles nous apportaient quelque chose de l'amour de Jésus et, comme lui, elles manifestent la gloire de Dieu qui  apparaît  dans la vie nouvelle inaugurée dans sa résurrection.

          

Il nous est maintenant possible d'entendre le '' commandement nouveau '' d'aimer comme Jésus a aimé parce que nous sommes participants de la résurrection de Jésus et de la gloire de Dieu et vivons déjà du « ciel nouveau et de la terre nouvelle », libérés de la peur radicale et dont un signe se trouve dans cet amour inconditionnel reçu de celle que nous appelons '' maman' '.