LE  REGARD

Voici, pour ce 4e dimanche de notre Carême, un événement qui donne à penser, non seulement pour hier, mais bien pour aujourd’hui. L’homme qui recouvre la vue est remarquable dans sa simplicité de cœur et sa bonne foi. Il témoigne si simplement de ce qui lui est arrivé! Il accueille la lumière, la vraie lumière, c’est-à-dire que ce n’est pas seulement son existence physique qui est illuminée, c’est aussi sa vie intérieure d’où surgira la belle profession de foi : " Je crois, Seigneur ".

Les attitudes respectives des différents protagonistes du récit évangélique en disent long sur l’accueil du salut en Jésus. " Je suis la lumière du monde ". Face à cette lumière, les comportements peuvent être à l’opposé. Certains, comme l’aveugle de naissance, accueillent la lumière avec joie et confiance. D’autres, tels les pharisiens, s’y ferment avec obstination; ils croient pouvoir se passer de Jésus. Et nous voici, nous aussi, interrogés sur nous-mêmes : quelle est vraiment ma profession de foi? Comment est-ce que j’accueille le don de Dieu dans ses différentes manifestations? La fin de la lecture évangéliques, tirée du chapitre 9e de l’Évangile selon Jean nous redit le propos de Jésus :  une remise en question afin que ceux et celles qui ne voient pas puissent voir et que ceux qui voient deviennent aveugles. Étrange propos. Serait-ce que les aveugles les plus atteints sont ceux qui voient, qui pensent voir mieux que les autres et pour les autres? Les pharisiens, qui ne sont pas dépourvus d’intelligence semblent avoir bien saisi l’astuce du discours de Jésus. Leur question alors : " serions-nous des aveugles, nous aussi"? Votre manière de voir, de regarder, réplique Jésus, est en fait un grave aveuglement. Si donc vous déclarez, avec fierté et hauteur " Nous croyons ", vous êtes des aveugles. Voilà une bonne leçon d’humilité que nous pouvons nous aussi accueillir avec profit, nous à qui il arrive de nous croire perspicaces, éclairés et bien informés. Figurez-vous que nous pouvons  nous rendre compte que nous avons aussi besoin de guérison de notre regard.

Le regard est une si riche réalité, et si déterminante. Comment est-ce que je regarde le monde, que je me regarde, que je te regarde? Il y a lieu de nous préoccuper de convertir nos regards. Maurice Zundel suggère d’observer le regard de l’enfant et la lumière qui peut s’en dégager. " L’enfant me regarde et il est  tout entier dans ses yeux qui dialoguent avec les miens. Les enfants ont en effet ce privilège de se dire sans parole et de se donner, sans calcul dans la lumière du regard où se livre leur secret… Il y a une communication plus profonde que celle des mots qui tissent tant de faux accords, c’est la communication des présences qui s’échangent à travers les regards où elles se reconnaissent. Et toute la première éducation, la seule décisive, se fait justement dans cette conversation silencieuse des yeux de la mère et du père avec les yeux de l’enfant où toutes les valeurs humaines prennent leur commune respiration ".      

Maurice Zundel écrivait aussi qu’il  pensait à ces jours où quelques diplomates, assumant la charge redoutable de prendre  des décisions qui engagent l’avenir du monde, trouveraient dans les yeux d’un petit enfant l’unique solution qu’aucune idéologie partisane ne pourra jamais faire prévaloir. Car, qui ne sentirait que la paix est  le premier devoir d’une humanité  digne d’elle-même, s’il se laissait pénétrer par ce regard bouleversant de confiance où l’enfant se livre à notre générosité (Bulletin des amis  de  Maurice  Zundel,   numéro  hors  série 2004).  Je pense à cette chanson  d’Yves Duteuil : " Pour les enfants du monde entier… je fais une prière : que les grands de ce monde retrouvent leur cœur d’enfant… et pleurent aussi quelquefois ".

Nous sommes dans le registre de l’aveugle qui nous rejoint ce matin, l’aveugle au regard et au cœur d’enfant. La lumière de  Jésus caresse d’abord notre œil pour l’ouvrir, le purifier avec la terre et l’eau maternelle et avec la salive de sa bouche. Et en traversant l’œil, la lumière pénètre jusque dans notre cœur, et nous met en lumière tout entiers.