" Est-il permis à un mari de répudier sa femme?"

Question d'Évangile, question de notre vie !

Dans la culture du temps de Jésus, la question corrolaire "Est-il permis à une femme de répudier son mari ?" ne pouvait même pas être énoncée, mais l'affirmation de Jésus y répond par avance : "ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas."

Pour les disciples de Jésus, et pour nous davantage, l'affirmation reste troublante. Nous avons parmi nous, tant d'exemples de ruptures, tant de chrétiens qui constatent l'échec de leur couple, et tant de deuxièmes unions qui semblent plus réussies que les premières qu'il y a de quoi s'interroger : "Est-ce vraiment le plan de Dieu que nous soyons unis pour toute la vie ?"

L'intention générale de Dieu envers l'humanité demeure : que son amour soit accueilli et vécu parmi les humains, tout en respectant notre liberté… Le désir de l'homme pour la femme et son mystère (et vice-versa bien sûr), l'amour de Dieu compris comme l'idéal de l'amour de l'homme, l'amour au service de projets qui font avancer le royaume… Dieu créa cela et dit : "Ça, c'est bon, et, avec le temps, ça va marcher !" Et depuis lors, Dieu se repose… sur nous.

Avec le temps en effet… On entend dire que, dans les couples d'aujourd'hui, on ne laisse pas le temps au temps, qu'on ne laisse pas le temps à l'amour de grandir et qu'on fuit à la première difficulté. Je ne sais pas comment fonctionne le cœur des jeunes gens, mais je vois leurs peines d'amour et je suis loin de penser que leur cœur est dur (pour reprendre l'expression de Jésus). Je connais un peu, par bien des confidences, comment se vivent les ruptures chez les couples adultes et je n'ai que des exemples de longs parcours, de cent réconciliations, d'années de souffrance passées à essayer de comprendre l'autre.

Il est clair que certaines relations ne vont pas vers la vie, qu'elles détruisent les conjoints et font des dommages autour d'eux. En fait, c'est déjà une ex-relation dont il faut prendre acte.

Sans qu'elle soit nécessairement "mortifère", la relation avec la femme de notre présent peut être moins fructueuse que ce qu'on envisage et espère d'une nouvelle relation. L'appel du grand large et le désir de renaître sont ancrés au cœur de l'homme… Il me semble que le vieux texte de la Genèse évoque cela : "l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront qu'un." Pour continuer de croître, il devra rompre et prendre des risques. L'humain devra s'arracher à un faisceau d'obligations (dépendance, reconnaissance, etc.) et prendre le risque d'une nouvelle relation avec un être libre et plein de mystère, une relation dans laquelle chacun aiderait l'autre à grandir. Et, dans une relation conjugale, généralement en paix, mais souvent mal compris et rarement comblés, ne sentons-nous pas parfois le désir, pour croître et renaître, de repartir à zéro ?

Mais peut-on jamais se dire comblé dans une relation? Et est-ce une question qu'on a le droit de se poser? L'égoïsme, pour employer les "gros mots" de notre éducation religieuse, c'était cette attention à ce que j'éprouve, ce recensement de mes insatisfactions, cette complaisance à examiner et gratter mes boutons, au lieu de m'occuper des autres. Être un égoïste paresseux, c'était une malédiction, et, pour ma part, j'ai essayé d'être une personne de vision et d'action, un activiste généreux. Parcourant le dernier tiers de mon itinéraire de vie, mes ambitions de résultat sont moindres, et comprendre ce que je suis et ce que je désire, aller à la rencontre de celles qui m'aideront à découvrir mes potentialités, tout cela me paraît du plus haut intérêt. Il me semble que le contour de ce petit projet n'est pas mesquin aux yeux de Dieu et qu'il aide à regénérer ma relation avec la femme de ma vie.

Ces aménagements, voire ces ruptures, qui nous permettent de renaître, se vivent à plusieurs et il ne suffit pas d'être vrai. La femme (ou l'homme) dans notre vie n'est pas seulement une réponse à nos désirs, elle est aussi un être dont les besoins d'épanouissement contrarient les nôtres. Nous sommes co-responsables des attentes que nous suscitons chez l'autre et nous devons participer à y trouver une réponse. Nous pouvons vouloir mettre un terme à une relation, mais demeurons co-responsables de ce que cette relation a produit. Notre quête de vérité pourrait-elle se faire sans inclure les personnes pour qui nous comptons ? Pourrait-elle faire fi de ce que nous avons tissé avec elles ?

" L'Amour, c'est de l'ouvrage !" comme aime à dire Muguette. Le rêve de Dieu d'une relation d'amour, qui dure toujours et reconstruise le monde, nous le partageons. Nous le vivons dans nos élans amoureux, dans le partage de moments d'éternité. Nous le vivons bien sûr en élevant nos enfants et dans l'expression de toutes nos fidélités. Mais l'amour dont Dieu nous a habités, il me semble qu'il se manifeste aussi, dans nos remises en question conjugales, comme des tâches de lumière dans un ciel de pluie : lorsque nous essayons à la fois de vivre qui nous sommes et de satisfaire les attentes de ceux qui nous aiment, n'y a-t-il pas aussi cette écoute, ces gestes de paix, cette attention aux personnes par lesquels le projet original de Dieu se réalise ?

Ce que je vous laisse à méditer, ce ne sont pas mes réflexions personnelles, mais plutôt le texte de l'Évangile, que Guy va maintenant nous relire. Un texte qui ne parle pas d'exigence, mais d'espérance dans l'amour.