La transfiguration de Notre Seigneur
Il y a deux mille ans. Au Proche Orient. Sur une
haute montagne. Au
début, ils sont quatre, puis cinq et même six : Jésus
de Nazareth, trois apôtres choisis par lui, puis surviennent Élie
avec Moïse. Bientôt on entend une voix. Quelqu’un
d’autre est là, invisible. Une voix qui dit : " C’est
mon Fils, mon bien-aimé Fils ". Inédit, incroyable.
Et voici le même Jésus, avec le même corps,
soudainement illuminé, glorifié, béatifié, beau
comme jamais. " Si
tu le veux, Seigneur je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour
Moïse et une pour Élie ". C’est l’euphorie.
Cà se
comprend!… Puis, tout à coup, rien, le retour à la
vie normale. Le chemin des incertitudes. Mais lui, il a dit " N’en
parlez pas!". Ils en ont parlé, ils ont raconté,
trois évangélistes sur quatre, ils en ont parlé après sa
mort.
Et nous, aujourd’hui, ICI. Nous aimerions tellement que
tout le monde en parle. Nous : les habitués des sondages
et des enquêtes
publiques, nous aimerions en savoir davantage. Au nom de nos croyances
personnelles et de nos besoins de savoir, au nom de nos progrès en technique
de réanimation, nous nous demandons ce qui est arrivé à Jésus.
L’amour
du Père l’aurait-t-il illuminé, transfiguré, ainsi
qu’il arrive parfois aux grands amoureux surpris de l’intensité de
leur sentiments? Comment ne pas jalouser un peu Pierre, Paul et Jacques
d’avoir eu une telle illumination.
Bien d’autres questions!
Un mot s’est imposé entre temps : transfiguration. Le
mot doit-il nous surprendre? Oui et non. Déjà transfiguration
a des mots-frères : Même en théologie,
nous avons parlé de transsubstantiation. Ou plus modestement parlons
de transformation… D’autres mots encore. Les mots se transfigurent à leur
tour : ce sont transfusion, transaction, voire Transsexuel! En
outre, les exploits de la chirurgie esthétiques ont déjà,
ce midi, envahi notre subconscient Tout ceci pour dire que dans notre
culture post-moderne ce mot, autrefois mystérieux, nous surprend moins.
Mais
soyons sérieux! Qu’est-ce qui nous reste aujourd’hui
de ce récit? Qu’est-ce qui nous reste à croire? Quel
doute encore à ajouter? Quel soupçon?
La réponse est connue depuis deux mille ans : le récit
de la transfiguration nous renvoie, comme les apôtres plus tard, à la
résurrection de Jésus. D’où notre croyance
unique en son genre : à cause de Jésus, tout simplement à cause
de lui, à cause de son périple aujourd’hui connu, nous
nous surprenons à croire à la résurrection des corps selon
des façons qui ne nous sont pas accessibles présentement. Nous
disons résurrection non pas réincarnation, nous disons transfiguration
du même corps, notre corps, cette fois énergisé, illuminé,
glorifié comme disent nos Saints Livres.
Peut-être nous est-il aussi suggérés aujourd’hui
en chemin sur la route incertaine de la foi de faire pause, de faire halte,
de prendre de l’altitude, de nous ressourcer à la Parole
avec Moïse, Élie, Abraham? En relisant ce récit,
en le reliant aux grands de l’Ancien Testament, peut-être connaîtrons-nous
mieux le sens de ce dimanche?
Reprenons. Interrogeons de nouveau la mémoire chrétienne
face au corps… Notre croyance, déjà don de Dieu, est que
chaque corps à la fin des temps sera comme transfiguré à la
manière du corps réel de Jésus. Jésus est
mort et ressuscité avec son propre corps. Chacun, chacune de nous,
nous sommes promis à cette sorte d’illumination d’un corps
revu etcorrigé comme disent les éditeurs, un corps recyclé,
diraient peut-être mes confrères universitaires!
Convenons-en : croire ainsi n’est pas de tout repos. Ni
aisé. Comme il est arrivé aux trois apôtres présents à la
transfiguration première, nous sommes dans la nuée, le Smog de
nos incertitudes et de nos interrogations à la chaîne.
Le chemin
de la foi au quotidien est une route de montagne entourée
des nuées. Ce que la grande Thérèse appelle noblement
le chemin de perfection et Jean de la Croix, la Montée du MontCarmel.
Chemin de montagne. Risque de nuages.
Tout de même! Il y a à la fin du récit de la transfiguration
selon s. Matthieu une parole à retenir, une parole d’ami, une
parole de compréhension, de douceur même : " Relevez-vous.
N’ayez
par peur ". Les trois témoins ont repris le chemin, en compagnie
de Jésus? Chacun à sa manière, à son rythme,
en route vers Pâques.
A nous maintenant de faire une pause. Venons à table, prendre
notre repas. " Faites ceci en mémoire de moi ".
Jésus
se propose d’être ici avec nous. Glorifié. Transfiguré pour
de bon.
Que la Toccata de Frescobaldi nous
aide à transformer
nos pensées, voire nos doutes, à la
rencontre eucharistique du même Jésus, dans la foi glorifiée.