Une
déception qui ouvre à la vie
Ils sont en route vers Emmaüs. Si on cherche le
village d’Emmaüs
en Terre Sainte, on ne peut pas le retrouver et l’identifier clairement
sur les routes de la Judée… Qu’il soit impossible de localiser
avec certitude Emmaüs, cela ne me gêne pas! Au contraire!
Depuis Pâques, la liste n’est-elle pas infinie des lieux où les
croyants et les croyantes peuvent rencontrer le Ressuscité?
Ces deux marcheurs — on n’en nomme qu’un
seul Cléophas — l’autre ce peut être vous, moi, n’importe
qui, comme si le récit se continuait jusqu’à nous et avec
nous… Nous
sommes de ce récit encore aujourd’hui. Ces deux marcheurs font
partie du grand nombre de personnes qui, après la mort de Jésus,
ont dû s’éloigner de Jérusalem et se retrouver dans
la quotidien de leur vie, déçus de s’être fait avoir… Ils
sont en route comme nous le sommes parfois dans la vie portant une grande
déception. Le récit raconte si bien cette situation. Ils portaient
un rêve. Il ne fallait pas que ce rêve meure… Pourquoi connaissons-nous
tant de déceptions dans la vie? D’ailleurs, en entendant
le récit et en m’écoutant, vous êtes peut-être
déjà en train d’en repérer quelques-unes dans vos
propres vies… Les deux disciples sur la route d’Emmaüs en
sont-là, à se demander comment ont-ils pu se faire avoir à ce
point. Que s’est- il donc passé? Ils avaient probablement
tout misé sur cet homme Jésus. On en avait tant parlé dans
leur tradition juive; on attendait le Sauveur. Ils l’avaient touché;
c’était lui sans aucun doute. Jésus les avait invités à marcher
avec lui; c’est eux qui, à la fin voulaient marcher avec
Lui. Et pourtant…
Quand un inconnu les rejoint sur la route, entre en scène,
ils le regardent d’un air triste. On comprendrait à moins. Avec
cet inconnu, ils se racontent de nouveau les événements; c’est
en quelque sorte une homélie. On se met ensemble pour chercher à comprendre,
pour saisir la vérité de la situation. On sent que peu à peu
au cours du récit se développe une connivence, une fraternité,
ce qui leur permet de comprendre, de mieux saisir d’ouvrir leur déception,
d’ouvrir le scandale de la souffrance et de la mort de Jésus et
de s’ouvrir à l’expérience de sentir qu’il
est encore au milieu d’eux : « notre coeur n’était-il
pas brûlant en nous pendant qu’il nous parlait sur la route? » Il
est vivant. C’est dans la reconnaissance mutuelle que la vie apparaît
et que les déceptions, réelles, sont dépassées,
ouvertes sur un horizon, un avenir, sur la vie et la résurrection. Les
disciples empruntent le chemin de ceux et celles qui se souviennent et
doivent désormais inventer un avenir. Ils font l’expérience
de chercher dans leur propre vie les signes de la résurrection et de
croire en la résurrection de l’autre, pour aller de commencement
en commencement. Les marcheurs sur la route d’Emmaüs font l’expérience
d’une foi qui investit leur vie, une foi qui pense, une foi qui doute,
une foi qui connaît ses déceptions. Mais une chose est certaine,
cette expérience leur fait prendre conscience et à nous aussi,
ce midi, qu’ils n’auront pas une foi à côté de
leur vie. Pour nous aussi ne pas avoir une foi à côté de
sa vie, mais dans nos vies. Tel est le défi énorme. La foi est
accueil dans la vie avec toues les déceptions, les joies, les espoirs
les résurrections. C’est le lot de la vie ne l’oublions
pas. C’est cela aussi la route d’Emmaüs.
Et pour les disciples d’Emmaüs, c’est
dans le partage du pain que la reconnaissance se fait. C’est Jésus
qui les reçoit dans leur propre maison. Le geste du partage du
pain est le symbole même de la fraternité construite et accueillie
sur la route. C’est à ce moment que le convive Jésus est
reconnu comme convive. Il disparaît de leurs yeux pour laisser la place… à eux
comme à nous, pour accueillir ce défi, cette foi. Comme nous
le chantons : « Tu nous a laissé ton absence… ».
C’est une absence qui appelle notre présence; et nous nous
le disons chaque fois que nous partageons le pain et la coupe; chaque
fois que nous partageons quelque chose de la vie aussi avec les autres. À nous
de continuer la route d’Emmaüs, ce village qu’on a de la difficulté à bien
identifier. À nous d’investir la foi dans la vie et non à côté de
nos vies.
Quand nous venons dans cette assemblée, et que nous
faisons l’eucharistie,
c’est toute notre vie qui est comme recueillie, ramassée sur la
route, sorte de chemin d’Emmaüs — et c’est déjà la
Liturgie de la Parole —, c’est ce que nous vivons : déceptions,
ouvertures, espoirs et espérance qui ne peuvent se résoudre,
s’ouvrir que dans la communion les uns aux autres. Tout cela est
reflété et ouvert par les passages de la Bible que nous entendons
et les gestes que nous faisons ensemble et qui nous mène chaque fois à la
fraction du pain en mémoire de Lui et comme lui. Une silencieuse fraction
du pain. Malheureusement si insignifiante pour plusieurs chrétiens
et chrétiennes qui n’y voient plus tellement de sens; qui
n’y sentent plus un geste d’ouverture à la vie de l’autre
dans la fracture ou la brisure du pain. On les dit non-pratiquants, comme
il nous est arrivé à certains moments de l’être.
Ces personnes ont, pour de multiples raisons, quitté Jérusalem
sur la pointe des pieds et s’en sont retournés chez eux. Pour
ces personnes la fraction du pain, l’eucharistie en mémoire
de Lui, n’a plus de significations. Alors que faire l’eucharistie,
n’est-ce pas apprendre le partage, c’est aussi apprendre à vivre,
apprendre la résurrection. Nos assemblées du dimanche sont-elles
les chemins qui nous conduisent à la reconnaissance du Vivant, du Ressuscité parmi
nous?
Une chose est certaine. On gagne à rester sur la route
ou à se
remettre en route. Ce village d’Emmaüs fait partie de la liste infinie
des lieux et des moments où les croyants peuvent reconnaître le
Ressuscité. La meilleure manière est de continuer à chercher
ensemble où est le village d’Emmaüs, autrement dit, où sont les
lieux de résurrection et de nous entêter, comme assemblée, à trouver
les façons les plus significatives de partager le pain et la coupe en
mémoire de Lui?