De toutes époques, les gens ont pu se reconnaître dans les signes avant-coureurs de la fin, qui nous sont immanquablement présentés au terme de l’année liturgique. Les temps sont toujours troublés. Certains sont plus secoués que d’autres. Des régions et pays plus ébranlés que d’autres. Des crises plus profondes et plus angoissantes en certains temps que d’autres. L’espérance est de tout temps. Parce que les convulsions qui agitent notre monde en marquent la fragilité, l’état d’inachèvement, d’imperfection. Si tout allait toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes, l’espérance n’aurait plus sa place. Mais si tout n’était que ténèbres, elle serait étouffée, écrasée. Jésus comprend bien nos fragilités et nous invite à garder l’espérance, même quand la frayeur risque de nous paralyser.
La semaine dernière, en France, on soulignait les dix ans des multiples attaques terroristes qui avaient secoué le pays et le monde entier. « Ne soyez pas terrorisés », nous dit Jésus avec à-propos, sachant bien ce que ces actions produisent en nous. Il n’est certainement pas dans le déni. Il commence par prédire la destruction de ce Temple dont les disciples contemplaient la majesté. Une fin du monde pour eux ! Comme si cela ne suffisait pas, Jésus aligne encore une multitude d’événements, cataclysmes naturels, famines, guerres et persécutions : tout cela ne lui échappe pas. Il garde pour la fin cette lueur d’espoir : « C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. »
Plutôt que de prêter oreille aux faux-prophètes, ses disciples sont invités, contre toute apparence, à proclamer avec lui l’avènement du règne de Dieu, son absolue nouveauté.
Malgré notre foi, nous n’échappons pas au désarroi. Dans toutes les circonstances de nos vies, l’espérance nous est offerte. Grâce à elle, nous sommes en mesure, comme Jésus de porter un regard lucide sur la réalité qui est la nôtre. Nous sommes aussi chargés de témoigner de notre espérance. Au cœur même des tumultes de ce monde, nous portons la Bonne Nouvelle de la victoire sur toutes les forces du mal.
L’espérance que chantait le poète Péguy, la fragile, la petite espérance, tient-elle encore le coup? Ici et là les régimes autoritaires se pointent, l’économie au profit des grandes richesses est favorisée, les gains à courte vue l’emportent sur la protection de la planète tandis que les moins nantis se sentent toujours plus vulnérables et les déplacés ont peine à trouver des lieux de refuge. La petite espérance frissonne. Le soleil de justice viendra-t-il bientôt la réconforter ?
Malgré leur caractère assez sombre, les lectures d’aujourd’hui nous encouragent à ne pas renoncer à cette espérance puisqu’elle nous vient de Dieu et de sa Parole. Nous avons entendu Malachie qui, de façon bien réaliste voit bien l’impiété -synonyme d’injustice- qui se commet partout. Même si ce mal s’impose à sa vue, il refuse de lui donner la moindre consistance. Tout cela se consumera comme de la paille.
Peut-être nous serait-il bon d’emprunter son regard, du moins que notre lucidité ne nous empêche pas de voir « la beauté du monde », comme le professait justement l’auteur Jean-Claude Guillebaud, décédé tout récemment. On lui doit aussi « Enquêtes sur le désarroi contemporain ». L’équilibre n’est pas facile à tenir : un regard sur le monde tel qu’il est, sans s’aveugler volontairement sur ses limites, tout en conservant une capacité d’émerveillement qui laisse poindre un rayon de la gloire de Dieu.
La fin vers laquelle nous nous dirigeons s’inscrit dans la trajectoire du dessein de salut de Dieu. C’est un accomplissement, un achèvement. La création nouvelle se fonde sur des valeurs, des contributions qui ont en elles-mêmes un avenir, une promesse d’éternité. Nos vies se construisent non pas sur nos limites, nos faiblesses, nos erreurs, mais sur un investissement d’amour qui les porte à leur réalisation. Les angoisses que nous pouvons éprouver devant les soubresauts de notre monde ont pour plusieurs un effet démobilisateur, paralysant. Jésus nous propose une vision de foi qui nous donne de faire face à ce mal, de le surmonter et de travailler activement à la venue d’un autre monde. Cet autre monde ne s’offre pas immédiatement à nos regards. Il faut encore l’attendre, l’anticiper de notre mieux dans notre aujourd’hui.
Persévérer, c’est un exercice quotidien, c’est notre travail d’espérance qui dit tout à la fois notre attente de ce qui est à venir, et notre insatisfaction de ce qui reste en deçà des promesses du Royaume déjà là depuis la résurrection du Christ et qui sera pleinement manifesté à son retour, « le jour du Seigneur ».