Est-ce que je me trompe si j’affirme que tout le monde aime recevoir des compliments ? C’est toujours agréable de recevoir des « like » dans les réseaux sociaux, d’être félicité pour la préparation d’un bon plat, pour un travail réussi, ou simplement pour son apparence vestimentaire. Les compliments passent bien quand ils portent sur des choses somme toute assez superficielles. Mais ils nous gênent parfois quand ils touchent à notre personne. Dans ces cas-là, on se sent un peu embarrassé, on ne sait plus quoi dire, comment répondre. Il arrive qu’ils reflètent une vision un peu idéalisée de nous-mêmes, et quand ils visent juste, ils nous prennent au dépourvu et on se demande s’il faut retourner le compliment ou encore le décliner.
Jésus dit aujourd’hui à ses disciples, et à nous aussi, « Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde ». Notre tendance naturelle serait de protester, de dire qu’il exagère, qu’il nous connaît mal. « Ben, voyons donc : moi, sel de la terre, lumière du monde ! franchement ! », se dit-on dans notre grande humilité.
Il y a certainement une disproportion entre l’affirmation de Jésus et notre perception de nous-mêmes. En supposant que Jésus ne se trompe pas, il nous invite à poser sur nous un autre regard, à nous voir dans une réalité que nous ne connaissons pas encore. Il nous connaît mieux que nous-mêmes. Il nous révèle à nous-mêmes. Non pas pour améliorer notre estime de soi, mais pour que, conscient de cette identité, nous en vivions.
Cette identité est bien sûr reliée à Jésus lui-même. Dans l’antiquité, le sel était connu comme symbole de la sagesse, comme dans l’expression « ajouter son grain de sel ». Jésus est bien l’incarnation de cette sagesse. De même, il pouvait prétendre être « lumière du monde », ce qu’il est en vérité. Comment peut-il nous attribuer cette même désignation ?
Il nous faut résister à notre réflexe de lui répliquer : « non, c’est toi le sel de la terre, la lumière du monde, c’est toi ! » Il ne s’agit pas d’une qualité que nous détiendrions. Si nous sommes sel du monde, c’est que nous avons part à la sagesse du Christ, si nous sommes lumière du monde, c’est que nous avons reçu sa lumière. Le sel et la lumière sont des révélateurs de ce qui existe déjà au préalable. Notre mission consiste à dévoiler, à montrer la bonté, la beauté du monde. En désignant ce qui est bon et beau, nous mettons en lumière la création de Dieu, nous relevons la bonté du monde que Dieu a mis entre nos mains. C’est le contraire de ce qui empoisonne, obscurcit, oppresse au point de cacher ce que Dieu a créé par amour, pour notre bonheur.
Si on retourne la formulation de Jésus, il nous dit « ne soyez pas insipide », « ne soyez pas des éteignoirs ». En Jésus Christ, Dieu a voulu s’engager dans notre monde, par amour. Il nous arrive de voir tout en noir, comme si les ténèbres recouvraient la terre. Nous nous désolons des guerres, nous nous inquiétons de l’avenir de la planète, nous perdons confiance dans les institutions. Difficile aujourd’hui de voir la vie en rose. Mais nous, sel de la terre, lumière du monde, comme une pincée de sel ou une percée de lumière le ferait, nous laissons soupçonner une réalité qui échapperait au regard trop rivé sur des situations en apparence sans issue. Sel et lumière, nous laissons l’espérance s’infiltrer dans ces zones de fadeur et de noirceur.
L’Évangile nous convie à un humanisme au service de la vie, particulièrement le soin des plus fragiles, une charité efficace et respectueuse. Il répond à cette question que nous nous posons souvent : « À quoi sert un chrétien, une chrétienne? » « Quelle différence faisons-nous? ». La réponse se trouve dans notre identité même. Sel et lumière, c’est ce que nous sommes. Dans la bouche de Jésus, il ne s’agit pas d’un compliment. Il souhaite seulement que nous découvrions que c’est bien là notre identité et que nous nous en approprions. C’est tout le sens de notre présence en ce monde. Nous avons à être ce que nous sommes, à assumer une responsabilité pour la création, à partager le regard de Dieu : « Dieu vit que cela était bon! », dit le récit de la Genèse.
Notre présence est bien minoritaire, il faut en convenir. Elle n’est toutefois pas insignifiante, loin de là. Notre foi s’insinue dans le monde à la manière du sel, discrète, peut-être mais irremplaçable. Elle fait voir, non pas l’éclairage d’un faisceau lumineux, mais une douce clarté qui guide, réjouit et rassure. Sel et lumière du monde, nous sommes intimement mêlés au monde, enfouis dans le monde, pour le monde, à la manière de Dieu en Jésus.
La première lecture du prophète Isaïe nous indiquait bien que le sel et la lumière se partagent avec leur environnement. Nous partageons. Nous nous donnons en partage. On nous jugera inutiles. On nous regardera avec indifférence. On se moquera de notre idéalisme. Notre rencontre avec Jésus Christ sel de la terre nous a ouvert l’appétit, notre rencontre avec Jésus Christ lumière du monde nous empêche de céder à l’enfermement et au pessimisme. Nous avons vu la bonté et la beauté du monde. Avec le baptême, nous avons reçu une identité nouvelle, active.
Nous sommes sel et lumière ! … et ce n’est pas un compliment !