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Communauté chrétienne St-Albert le Grand





Deuxième dimanche du Carême

Sur une haute montagne, une Parole qui transforme

Raymond Latour

Mt 17, 1-9

        Désert, montagne, plaine, mer, ces espaces ne sont pas que des lieux, ils ont aussi une valeur symbolique. Celui du désert où nous étions conviés la semaine dernière constitue une démarche pour renouer avec Dieu, à travers une expérience de dépouillement et de vulnérabilité. La montagne, aujourd’hui, nous transporte dans un tout autre espace. Elle partage avec le désert une sorte de mise à l’écart, une distanciation de l’univers familier. Elle aussi propose une possibilité de rencontre avec Dieu, mais un Dieu situé dans les hauteurs, dans sa transcendance. La montagne, c’est le lieu privilégié pour les manifestations divines qui provoquent généralement stupeur, crainte et révérence. Il s’agit d’un moment passager après lequel il faut redescendre à la plaine de la vie quotidienne.   
       Toutefois, contre toute attente, au cours de cette excursion en montagne que l’Évangile nous rapporte, c’est Jésus qui est mis en lumière. Dieu jouera les seconds rôles même si sa voix se fait entendre et que l’on soupçonne que la mise en scène lui revient, et peut-être aussi la fonction d’éclairagiste. Jésus est la figure centrale. C’est lui qui est l’objet de la révélation.   
       Pour ses disciples, c’était en effet autre chose qu’une représentation, une révélation. Ils avaient connu jusque-là un rabbi, un maître de sagesse, un personnage capable d’une étonnante autorité dans sa compréhension de la longue tradition religieuse d’Israël, et aussi un homme qui détient la force de repousser la maladie et les démons. Jusque-là, Jésus en actes et en paroles, les questionnait. Ils sont sur la montagne en présence du même qui leur apparaît soudain tout autre. Et la voix de Dieu se fait entendre pour leur déclarer, leur affirmer son identité profonde : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ».           
Plusieurs personnages bibliques ont gravi la montagne et y ont fait la rencontre de Dieu. Parmi eux, Moïse et Élie. Tout comme Abraham, ils ont vécu de grandes tribulations et sont restés fidèles aux promesses de Dieu même lorsqu’elles semblaient hors de portée ou nettement contredites par la réalité de leur existence.   
      C’est avec Abram, plus tard désigné comme « Abraham » que commence la grande épopée croyante. Dieu fait les premiers pas. Mais son approche est assez brutale, impérative : « Quitte ton pays ». Cet ordre est ensuite assorti d’une promesse de constituer ailleurs une grande nation. Une alliance qui semble venue de nulle part, qui ne s’appuie sur rien. Et pourtant, Abraham accepte de se mettre en route, d’aller là où Dieu voudra le conduire. Qu’est-ce qui pouvait motiver Abraham à répondre à sa vocation, sinon l’intuition que l’appel venait de Dieu et ne pouvait que conduire à une vie meilleure ? Il faut retenir que la foi a mis Abraham en marche. C’est un modèle que nous propose celui que nous désignons comme « le père des croyants ».     
       Pour les disciples de Jésus, le fondement de leur expérience n’était pas beaucoup plus solide. Ils venaient d’entendre leur maître prédire qu’il serait mis à mort à Jérusalem, après de grandes souffrances aux mains des élites religieuses. Assez sombres perspectives, on en conviendra. Pour eux, c’était une parole intolérable puisque sa réalisation anéantirait toutes leurs ambitions.      
                 
Dans l’Évangile, nous retrouvons Moïse et Élie en discussion avec Jésus, peut-être encore tout enveloppé de lumière. Jésus, l’humble prédicateur de Galilée, est au centre de cette rencontre. Nous voyons ce trio avec les yeux des disciples. Ils ont maintenant cette conviction que Moïse et Élie, la Loi et les prophètes, sont là, en témoins de Jésus, attestant la vérité de son enseignement; en Jésus ils reconnaissent l’accomplissement de tout ce qui figurait dans leurs écrits. Ils sont deux et ils témoignent devant le trio des disciples et devant nous. Les disciples comprennent que Jésus était constamment en dialogue avec la Loi et les Prophètes et avec toute la tradition biblique, et que c’est lui qui peut en être l’interprète autorisé, digne de confiance.   
Jésus a bien été transfiguré, mais il faut surtout relever que la perception des disciples a été modifiée. Dieu a donné aux disciples une intelligence du mystère de Jésus qui ne sera vraiment compréhensible que dans l’événement de sa mort et de sa résurrection.             
Dans la première annonce de sa passion aux disciples, Jésus a déjà consenti à donner sa vie pour la réalisation du dessein de Dieu. Par avance, les disciples ont accès à une révélation de la gloire du Fils. La voix du ciel atteste bien qu’il est son Fils bien-aimé et laisse les disciples avec cette consigne « Écoutez-le » … sous-entendu « Écoutez-le, quoiqu’il advienne, écoutez-le, même lorsque vous le verrez rejeté par tous et crucifié ». Écoutez-le aussi lorsqu’il sera défiguré !   
Redescendons de la montagne…   
Nous nous sommes projetés dans la peau des disciples, mais il reste que nous souhaiterions avoir nous-mêmes vécu une telle expérience. Pourtant, nous n’avons rien à leur envier.      
Ce qu’ils ont entrevu, nous le voyons dans la foi. Les disciples ont été éblouis, sans doute, mais plus tard, ils ont perdu de vue cette clarté, surtout au moment fatidique de la Croix. Leur vision était éphémère tandis que celle qui nous est donnée dans la foi est ferme et constante, et rien ne vient nous la dérober, pas même les passages nuageux de nos vies.   
Osons le dire, la lumière de notre foi est supérieure à l’éblouissement des disciples. Celle de la montagne ne les a pas transformés, celle de la foi créée en nous une nouvelle identité. Par elle, par la Parole de Jésus, nous devenons fils et filles de Dieu. Elle nous révèle qui nous sommes, par elle, nous découvrons la vérité de notre être.          
Les disciples n’étaient pas encore éclairés par la lumière de la Résurrection, révélation de la vérité, de la vie et de l’amour. Nous le sommes. Laissons-la nous transformer, cette Parole lumineuse ! Et pourquoi pas suivre l’idée de Pierre : dressons trois tentes, celles de la foi, de l’espérance et de la charité, pour qu’elle, cette Lumière, cette Parole, cette Présence, nous accompagne toujours!